1er juillet 2026 : le marché obligataire américain a connu un moment marquant, avec un écart entre les rendements des bons du Trésor à 2 ans et à 10 ans qui s’est élargi à 30,07 points de base. Si ce chiffre peut sembler anodin à première vue, ses implications sous-jacentes méritent une attention particulière. L’accentuation de la pente de la courbe des taux soulève une question centrale : s’agit-il d’un signe de confiance dans un « atterrissage en douceur » de l’économie, ou d’un signal précoce indiquant que les anticipations d’inflation à long terme deviennent incontrôlables ?
Au 1er juillet à 22h57 (UTC), le rendement du Trésor à 2 ans s’établissait à 4,1744 %, celui à 10 ans à 4,4791 % et celui à 30 ans à 4,9713 %. L’écart 2 ans/10 ans atteignait environ 30,07 points de base, tandis que l’écart 5 ans/30 ans s’élevait à 73,15 points de base. Au cours de la journée, le rendement à 10 ans a évolué autour de 4,475 %, marquant une légère tendance haussière.
Cette accentuation de la pente n’est pas un événement isolé. Depuis le début de 2026, l’un des thèmes macroéconomiques les plus persistants sur le marché des Treasuries américains est le « bear steepener » : les taux longs progressent nettement plus vite que les taux courts. Cette configuration contraste fortement avec le « bull steepener » que l’on observe généralement à l’approche des récessions, lorsque les taux courts chutent rapidement sous l’effet des anticipations de baisse des taux directeurs. Saisir cette distinction est essentiel pour interpréter les signaux actuels du marché.
Les propos de Waller : principal moteur de l’accentuation de la courbe
Les mouvements observés sur les Treasuries américains le 1er juillet ont été largement influencés par le discours du président de la Réserve fédérale, Christopher Waller, lors du forum annuel de politique monétaire de la Banque centrale européenne au Portugal. Waller a clairement indiqué que les anticipations d’inflation et les risques inflationnistes se sont atténués ces dernières semaines. Le marché a interprété ces propos comme un léger contrepoids aux anticipations de hausse des taux lors de la réunion de juillet de la Fed : en clôture, le marché intégrait une hausse de 8 points de base, contre 9 la veille.
Cependant, le discours de Waller n’était pas uniquement accommodant. Il a également souligné que la Fed ne fournirait plus d’indications prospectives sur l’évolution des taux, privilégiant désormais une approche au coup par coup, guidée exclusivement par les données économiques les plus récentes. Il a réaffirmé que la Fed n’accepterait pas une inflation durablement supérieure à l’objectif de 2 %, précisant que les prix aux États-Unis restent « trop élevés ». Ce mélange de signaux restrictifs et accommodants a favorisé l’accentuation de la courbe : le segment court bénéficie d’achats alors que les anticipations de hausse des taux se modèrent, tandis que le segment long demeure soutenu par la double valorisation de l’inflation et de la prime de terme.
Selon les données de marché, les anticipations tablent sur une hausse de taux de la Fed d’environ 36 points de base cette année, contre 38 précédemment. La fourchette cible du taux des fonds fédéraux se situe actuellement entre 3,5 % et 3,75 %, et les investisseurs anticipent au moins une nouvelle hausse de 25 points de base d’ici la fin de l’année. Le graphique à points de juin a relevé la prévision médiane du taux pour fin 2026 de 3,4 % en mars à 3,8 %. La persistance des anticipations de hausse de taux empêche les taux courts de baisser sensiblement, tandis que l’inflation persistante limite la détente des taux longs : ce sont les conditions structurelles qui entretiennent le « bear steepener ».
Double lecture des données économiques
Deux indicateurs économiques publiés le 1er juillet sont venus conforter l’accentuation de la courbe.
L’emploi ADP américain pour juin a augmenté de 98 000, en deçà des attentes du marché (118 000) et au plus bas depuis mars. L’emploi progresse depuis douze mois consécutifs, ce qui montre que le ralentissement du marché du travail ne s’est pas encore transformé en coup d’arrêt brutal. Cette dynamique de « refroidissement sans blocage » place la politique de la Fed dans une zone grise : pas assez pour justifier un assouplissement rapide, ni pour légitimer un durcissement plus marqué.
Parallèlement, l’indice ISM manufacturier pour juin est passé de 54,0 à 53,3, légèrement en dessous de l’attente (53,9) mais restant au-dessus du seuil de 50 pour le sixième mois consécutif. L’industrie manufacturière enregistre ainsi sa plus longue période d’expansion depuis 2022. À noter, l’indice des prix payés de l’ISM a chuté de 9,1 points à 73, soit la plus forte baisse mensuelle en près de trois ans. Ces données confirment les propos de Waller sur la diminution des risques inflationnistes et expliquent pourquoi les taux longs ne se sont pas envolés après une brève poussée.
Ensemble, ces éléments dressent le portrait d’une « économie résiliente, inflation en repli, mais pas suffisamment rapide ». Pour la courbe des taux, cela signifie que les taux courts sont plafonnés par les anticipations de hausse, tandis que les taux longs sont soutenus par la vigueur de l’économie et l’inflation persistante — c’est la logique derrière l’accentuation de la courbe.
Des obligations aux cryptos : décryptage de la chaîne de transmission
L’accentuation de la courbe des taux impacte les actifs cryptographiques de manière non linéaire, via plusieurs canaux.
Premier canal : la remontée de l’ancrage du taux sans risque. Avec un rendement du Trésor à 10 ans autour de 4,48 %, le référentiel mondial de valorisation des actifs risqués s’élève. Pour les cryptomonnaies, qui ne génèrent pas de flux de trésorerie, un taux sans risque plus élevé accroît le coût d’opportunité de détention, exerçant ainsi une pression sur les valorisations. Durant la nuit, les trois principaux indices boursiers américains ont clôturé en baisse — le S&P 500 a reculé de 0,22 % à 7 483,23, le Dow Jones de 0,03 % à 52 305,24 et le Nasdaq de 0,66 % à 26 040,03 — les valeurs technologiques, plus sensibles aux taux, menant la baisse. Les actifs cryptographiques, parmi les plus volatils, n’échappent pas à cette logique de valorisation.
Deuxième canal : la reconfiguration des anticipations de liquidité. Une courbe pentue traduit généralement des anticipations de croissance et d’inflation à long terme en hausse. Dans un scénario de « bear steepener », la progression des taux longs reflète une revalorisation de la prime de terme, et non seulement des anticipations d’assouplissement. Cela a un double effet sur le marché crypto : si l’accentuation est portée par l’amélioration des fondamentaux économiques, l’appétit pour le risque peut temporairement rebondir ; si elle résulte d’anticipations inflationnistes débridées, la politique monétaire sera plus contrainte, rendant l’environnement de liquidité moins favorable aux actifs risqués.
Troisième canal : le rééquilibrage des portefeuilles institutionnels. Quand le rendement du Trésor à 10 ans atteint 4,48 %, les institutions financières traditionnelles sont incitées à renforcer leur exposition obligataire. Pour le marché crypto, qui dépend des flux de capitaux marginaux, cela signifie que les actifs concurrents deviennent plus attractifs. Les données on-chain montrent que le cours du Bitcoin est repassé au-dessus de 60 000 $ le 2 juillet, avec une progression de près de 2 % sur 24 heures, et que la capitalisation totale du marché a retrouvé 2 156 milliards de dollars. Toutefois, ce rebond reflète avant tout la dissipation temporaire du risque après les propos de la Fed, et non un retournement fondamental de la logique macroéconomique.
Perspectives : trois scénarios et une analyse
Avec une courbe qui s’accentue jusqu’à 30 points de base, le marché fait face à trois scénarios possibles :
Scénario 1 : atterrissage en douceur, courbe durablement pentue. Si l’inflation continue de reculer tandis que l’économie reste en croissance, la Fed pourrait maintenir ses taux ou n’opérer que des ajustements mineurs. Dans ce cas, les taux courts restent stables en raison des contraintes de politique monétaire, tandis que les taux longs demeurent élevés grâce à la résilience économique et à l’offre de dette, rendant une courbe pentue structurelle. Pour le marché crypto, cela implique un environnement de taux élevés prolongé, limitant l’expansion des valorisations mais maintenant les risques systémiques sous contrôle.
Scénario 2 : affaiblissement économique, passage au bull steepener. Si le marché du travail se détériore rapidement ou si les données de consommation déçoivent, la Fed pourrait être contrainte d’assouplir. Les stratégistes d’HSBC ont averti que si un affaiblissement de l’économie américaine forçait la Fed à pivoter, provoquant une nouvelle accentuation de la courbe, les positions de flattening actuelles pourraient rapidement subir des pertes. Toutefois, ce « bull steepener » diffère fondamentalement du « bear steepener » actuel : il s’accompagnerait d’une chute rapide des taux courts, susceptible d’offrir un soutien temporaire aux actifs risqués.
Scénario 3 : rebond de l’inflation, accentuation du bear steepener. Si les prix de l’énergie ou les droits de douane font repartir l’inflation, la Fed sera de nouveau sous pression pour relever ses taux. Le graphique à points a déjà relevé la prévision médiane d’inflation PCE pour 2026 de 2,7 % en mars à 3,6 %. Dans ce scénario, les taux longs pourraient grimper davantage — les rendements à 30 ans ont déjà franchi 5 % — et la courbe pourrait s’accentuer de façon plus marquée, exerçant une pression généralisée sur les actifs risqués.
Dans l’ensemble, l’élargissement actuel de l’écart 2 ans/10 ans à 30 points de base traduit la poursuite du « bear steepener », et non la disparition du risque de récession ou un simple prélude à une hausse des taux. Il reflète la complexité du marché, pris entre inflation persistante, résilience économique et incertitude politique — l’issue dépendra de l’évolution des données sur l’inflation et le marché du travail dans les prochains mois.
FAQ
Q1 : Que signifie l’accentuation de la courbe des taux américaine ?
L’accentuation désigne une hausse plus marquée des rendements des Treasuries à long terme par rapport aux taux courts, élargissant ainsi l’écart entre eux. L’écart actuel 2 ans/10 ans à 30 points de base traduit des anticipations de croissance et d’inflation à long terme plus élevées. Contrairement au « bull steepener » observé avant les récessions, où les taux courts chutent sous l’effet des anticipations de baisse des taux, on assiste ici à un « bear steepener » : les taux longs montent en raison de la prime d’inflation et de terme.
Q2 : Quel est l’impact d’un rendement du Trésor à 10 ans à 4,48 % sur le marché crypto ?
Le rendement à 10 ans sert d’ancrage au taux sans risque. À 4,48 %, il relève le référentiel de valorisation des actifs risqués et accroît le coût d’opportunité de détention des cryptomonnaies, qui ne génèrent pas de flux de trésorerie. Des taux élevés attirent aussi les capitaux institutionnels vers les obligations, détournant ainsi des flux du marché crypto. Toutefois, si l’accentuation de la courbe est portée par de meilleurs fondamentaux économiques, l’appétit pour le risque peut temporairement rebondir.
Q3 : Quel est le lien entre les hausses de taux de la Fed et les rendements des Treasuries ?
Les hausses de taux de la Fed influencent directement les taux courts, le rendement à 2 ans étant le plus sensible à la politique monétaire. Les taux longs (comme le 10 ans) reflètent les anticipations de l’inflation, de la croissance et de la prime de terme à long terme. Le taux directeur de la Fed se situe actuellement entre 3,5 % et 3,75 %, et le marché anticipe une nouvelle hausse cette année, ce qui soutient les taux courts, tandis que l’inflation persistante maintient les taux longs à des niveaux élevés.
Q4 : L’accentuation de la courbe des taux signifie-t-elle que le risque de récession est écarté ?
Pas nécessairement. Cette phase d’accentuation est un « bear steepener », différent du « bull steepener » observé avant les récessions. L’accentuation actuelle traduit une hausse des taux longs liée à la prime d’inflation, et non une baisse des taux courts due aux anticipations de baisse des taux. L’indice ISM manufacturier américain s’est étendu six mois d’affilée, et l’emploi ADP, bien qu’en deçà des attentes, continue de progresser — ce qui témoigne d’une certaine résilience économique, sans pour autant éliminer le risque de récession.
Q5 : Comment les investisseurs crypto doivent-ils interpréter les signaux actuels de la courbe des taux ?
Les investisseurs doivent se concentrer sur trois aspects : d’abord, la trajectoire réelle de l’inflation, qui conditionne la marge de manœuvre de la Fed ; ensuite, l’évolution du marché du travail, qui influence la probabilité d’un atterrissage en douceur ; enfin, la valorisation de la prime de terme, qui reflète l’appréciation des risques à long terme par le marché. Dans le contexte actuel de « bear steepener », la forte volatilité demeure la norme sur les marchés crypto, d’où l’importance d’une gestion rigoureuse des positions et des risques.




